Penser la nature

« Il est du devoir de chacun de veiller à la sauvegarde du patrimoine naturel dans lequel il vit ».
Tel est l’article premier de la loi 76629 du 10 juillet 1976, portant conservation de la nature.
Ainsi, pour le législateur héritier des idéologies anthropocentriques, la nature constitue le patrimoine de l’homme.
Cette proclamation de sauvegarde, même à ce titre, constitua une avancée et fut perçue comme progressiste.
Cependant, où est le fondement éthique justifiant que l’espèce humaine s’arroge un titre de propriété sur la nature ?
Un patrimoine, terme juridique, est un ensemble de droits rattachés à une personne.
L’homme détient-il sur la nature un droit patrimonial ?
Certes, comme tout être vivant, il doit user des ressources de la nature, puisqu’aucune vie n’est concevable sans cet usage.
Mais la nature ne vaut-elle pas par elle-même ?
Si un végétal fournit à l’homme une molécule efficace dans notre guerre totale faite à la maladie, à la souffrance et à la mort, il convient d’user de ce bienfait.
Si une espèce animale, par son chant, ses mœurs, ses performances agrémente notre environnement, il y a lieu d’admirer, d’aimer et de se réjouir.
Mais une espèce n’a pas à acheter un droit de vivre à l’espèce humaine.
Elle vaut par elle-même, par-delà son utilité, parce qu’elle est une forme de vie.
Les esprits chagrins verront dans mes propos ce qu’ils ne recouvrent pas : une misanthropie et une « scientophobie ».
Leur erreur remonte à la racine des vieilles idéologies religieuses et philosophiques qui séparèrent l’humain de la nature.
Or, c’est la vie qui est apparue sur la planète.
L’espèce humaine, avec ses performances cognitives, n’est jamais qu’une espèce parmi les autres, fruit d’une évolution et branche d’une diversification.
Elle a évolué et évoluera encore.
Présentement, la nature est menacée. L’homme la détruit directement pour l’exploiter et occuper tout l’espace par ses habitats, son agriculture nocive, ses axes de transports, ses déchets.
La destruction est aussi indirecte et insidieuse.
Les échanges planétaires, de marchandises et de troupeaux de touristes, véhiculent virus et parasites divers qui anéantissent les flores locales, au même titre que les Européens, en Amérique, amenèrent au 16ème siècle des germes pathogènes redoutables pour des populations Amérindiennes non immunisées.
Aujourd’hui, les essences succombent les unes après les autres, victimes d’insectes, de champignons ou de bactéries importés.
Loin de remettre en cause les sources de ces agressions, les hommes perdurent à faire la guerre à la biodiversité, tout en affirmant le contraire.
Ainsi, à titre de simple illustration caricaturale, nous constatons que la municipalité de PÉRIGUEUX ferme, très temporairement, au public ses parcs pour «des pulvérisations d’insecticides.
Des végétaux sont attaqués par des envahisseurs indésirables mais ici, le remède participe de la maladie.
L’entomofaune et l’avifaune sont globalement affectées par de tels agents chimiques, dangereux pour le public d’où l’interdiction de l’accès aux espaces traités.
Viendra-t-il le jour où de tels élus et décideurs feront évacuer une ville pour la pulvériser à l’insecticide, parce qu’un seul moustique aura été observé ?
Au nom d’impératifs sanitaires non discutés, extermineront-ils bientôt le dernier oiseau, l’ultime mouche ?

L’impact sur les oiseaux, les mammifères, les amphibiens, l’entomofaune, n’effleure pas la plupart des esprits formatés à l’anthropocentrisme.
Inversons cette idéologie, pour nous préoccuper du sort du vivant.
Pour juger, à titre de simples exemples, des éoliennes, des organismes génétiquement modifiés, des infrastructures de transports, examinons d’abord leurs effets sur le vivant et non sur les cours de la bourse et les profits des oligarques.
Nos détracteurs ignorent la portée éthique de notre pensée en nous imaginant irrationnels et passéistes.
Or, la science peut servir le vivant, combattre la mort, préserver ou rétablir la santé, conférer une maîtrise généreuse sur le cours des choses.
Elle offre à l’homme des leviers d’action sur le monde. A lui d’en faire un bon usage.
Avec le feu, on chauffe le foyer, mais on peut aussi susciter un bûcher.
Ce qui est funeste est la loi du Marché et non la science.
Les firmes proposent des innovations technologiques, des OGM, des molécules nouvelles, dans l’unique dessein d’accroître leurs profits, souvent en tuant.
Herbicides, insecticides, artificialisations marquent notre temps de l’ombre de la destruction systématique.
Les multinationales du poison agricole, de l’énergie, des transports, du béton et des travaux publics ne visent nullement le progrès humain, l’atténuation des souffrances, mais leurs enrichissements spéculatifs au détriment du vivant.
L’ennemi n’est pas la science, mais le « libéralisme économique » qui sacrifie la vie au profit.

Gérard CHAROLLOIS