Penser la mutation

Nous ne vivons ni une crise, ni la mort d’une civilisation, puisque je ne suis pas de ceux qui pensent que les civilisations se sont succédées.
Les empires, les centres géographiques de progrès, les dominations politiques, les systèmes idéologiques meurent, mais il n’y a qu’une seule et même civilisation.
L’homme conquit, il y a bien longtemps, la maîtrise du feu, puis inventa l’écriture, puis de nos jours, conçut la dématérialisation globalisée.
La science, par l’informatique, internet, la robotique, les réseaux, le déchiffrage des codes génétiques et demain la thérapie génique, fait franchir à la civilisation une étape de rupture, équivalente à celles que furent, en leurs temps, la maîtrise du feu et de l’écriture.
Parce que nous vivons cette mutation, parce que ces processus sont d’une excessive complexité, nous n’en mesurons pas encore l’ampleur et les retombées.
Faute de penser cette mutation, les hommes politiques n’ont plus de prise sur le réel.
Pour appréhender un changement aussi radical, il faudrait un recul de perspectives.
Certains se réjouissent des performances de la maîtrise.
D’autres s’en inquiètent et rappellent qu’il faut maîtriser la maîtrise.
Sachons valoir ce qui nous veut et accueillons le savoir, les connaissances, les outils pour en faire un bon usage, un usage biophile, pour la vie, et non un usage thanatophile, pour la mort.
Examinons, succinctement, les incidences sur la notion de « travail », d’emploi de la mutation amorcée.

—– « Contre le chômage, on a tout essayé » déplorait le président MITTERRAND , à la fin de son second septennat.
Ce qui génère repli égoïste et anxiété, face aux innovations, est le sentiment, au demeurant exact, que plus personne ne maîtrise rien.
Les dirigeants actionnent des commandes qui, naguère, produisaient des effets économiques et sociaux et qui ne répondent plus.
Cette inefficience résulte de la mutation qui invalide les recettes du « libéralisme » comme du « marxisme », deux idéologies thanatophiles, l’une fondée sur l’esprit de lucre, l’autre sur celui de ressentiment.
Notre monde n’a plus rien de commun avec celui qui enfanta ces doctrines appropriées aux deux derniers siècles, siècles d’essor industriel et commercial.
Que signifie le concept de « travail », à l’heure de la dématérialisation globalisée qui supprime inexorablement les emplois , au sens traditionnel du mot ?
« arbeit macht frei », (le travail rend libre), inscrivaient les nazis aux portes de leurs camps de concentration.
« travailler plus, pour gagner plus », enjoignait, en 2007, le chantre de la finance et des entreprises privées.
« Travail, famille, patrie », proclamait la devise de la Révolution Nationale du gouvernement de VICHY dans l’été 1940.
Et aujourd’hui encore, le président de la république assurait qu’il ne solliciterait le renouvellement de son mandat, en 2017, que si « la courbe du chômage s’inversait ».
Or, la disparition du « travail » semble l’aboutissement inéluctable du système technologique en cours.
Bien sûr, cette disparition ne sera ni absolue, ni immédiate, mais il suffit d’observer concrètement, ici et partout, la fin des emplois traditionnels du fait d’une automatisation sans cesse plus performante.
En moins de temps, avec moins de force de travail, la société produira massivement biens et services.
Le défi n’est plus de produire des biens, mais de les écouler, face à la redoutable concurrence.
Le raisonnement des gouvernants demeure simpliste : « pour créer des richesses, des emplois, il faut de la croissance », premier dogme. Puis, « La croissance repose sur le développement du secteur marchand, des entreprises privées », deuxième dogme.
En conséquence, s’engage une course au moins-disant social et écologique, pour libérer les forces vives, épargner les entrepreneurs des charges, contrôles et contraintes, boulets à leurs pieds légers, troisième temps du raisonnement dogmatique.
Car à défaut, d’autres pays, plus esclavagistes, plus irrespectueux de leurs ressources naturelles, offriront aux entreprises des conditions davantage attractives.
L’erreur de cette politique devrait constituer une évidence.
Mais le manque de ce recul nécessaire empêche les dirigeants de mesurer l’impasse dans laquelle ils perdurent.
En vérité, une entreprise privée n’a qu’un objectif : dégager des profits.
Les richesses collectives, les emplois créés ne sont jamais que des moyens d’atteindre cet unique objectif.
Si l’obtention de profits passe par la suppression des emplois, la logique même de l’entreprise impose une solution radicale de compression du personnel, simple variable d’ajustement.
Les commentateurs patentés s’obnubilent sur le taux de chômage de chaque pays.
Or, la vérité est que la condition sociale se détériore partout, faute de prise en compte de la mutation en cours.
Ici, il y a 10% de sans emplois.
Là-bas, ce taux est moindre, mais le commentateur feint d’ignorer que nombre de personnes ne perçoivent que des salaires dérisoires, pour de faux emplois, tellement précaires que la Grande-Bretagne inventa le contrat de travail de 0 heures !

—– Préconisations :
L’entreprise privée ne représente pas l’horizon indépassable, le temple d’un culte nouveau.
L’intérêt général, le bien commun, l’altruisme contre la cupidité, le service d’autrui contre le profit individuel, la solidarité contre la concurrence et la compétition frénétique, le partage contre l’accaparement vorace, la préservation de la nature contre le pillage et l’exploitation définitive, méritent une défense vigoureuse.
L’Etat doit jouer son rôle de garant de ces valeurs contre les appétits insatiables.
Je souhaite une économie mixte, une réduction du temps de travail, pour partager une activité qui va en se raréfiant.
L’individu y gagnera du temps libre pour jouir de la vie, s’épanouir, se cultiver, aimer ses amis et la nature.
Oui à la semaine de quatre jours, préconisée par certains économistes iconoclastes, en attendant mieux !
Oui, au développement de services publics et à une réforme du financement de la dépense publique !
En revanche, refusons la soumission aux forces de mort et à la peur et emparons-nous de la maîtrise sur le monde pour en faire un bon usage, pour vivre mieux.

Gérard CHAROLLOIS

2 pensées sur “Penser la mutation”

  1. Pensez vous prolonger votre réflexion sur les vagues et flux migratoires qui semblent devoir envahir l’Europe?
    Si oui,quelle serait-elle?
    Je vais communiquer moi-même sur ce sujet et souhaiterais relayer votre mode d’analyse et d’action .
    Avec mes remerciements
    J.Morand

  2. Je vous accorde mon plein soutien et je vous dis bravo. Puisse votre candidature apporter également un peu de bon sens… (exemple: où est l’intérêt de faire travailler les gens de plus en plus tard – âge de la retraite toujours repoussé – et, en même temps, de reculer toujours plus tard l’âge du premier emploi des jeunes ? A qui vaut-il mieux donner le travail ? La question se pose économiquement et socialement… Un peu de bon sens!)

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